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Les lieux de l'information - François Vallotton

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Les lieux de l'information

[Le travail de Sophie Huguenot n’est pas seulement le dévoilement des coulisses de l'information audiovisuelle ; en explorant ses marges tout en privilégiant une autre temporalité et un autre cadrage, il dévoile les spécificités de sa production contemporaine mais aussi son évolution et ses contradictions].

Le studio du TJ

Vaisseau amiral du service public helvétique, le Téléjournal est à ses débuts l'un des rares vecteurs d'information de dimension nationale. Dès 1953, il est produit pendant plusieurs années de manière centralisée à Zurich : diffusé de manière simultanée dans les trois régions, le Téléjournal présente alors le même montage de films et d’images accompagné d'un commentaire en off respectivement en allemand, en français et en italien. L'apparition d'un speaker à l'écran survient en 1966. Puis, dans les années 1980, la production est désormais décentralisée pour ce qui concerne la Suisse romande d'abord puis la Suisse italienne avant que le bulletin d'information n’essaime également sur la case de la mi-journée. Plus qu’une émission spécifique, le Téléjournal constitue un élément identitaire majeur pour tout Suisse ou Suissesse.

Le Téléjournal de la Télévision suisse romande (TSR) est la première à introduire la production numérique au niveau suisse en 2001. Une révolution à plusieurs titres. En termes de rapidité du traitement et de centralisation de l'information d'abord : avec comme impact une plus grande réactivité aux «rumeurs du monde» d'un côté mais aussi comme revers la difficile émancipation du flux continu de l'actualité de l'autre. Sur le plan de l'organisation du travail ensuite. Au-delà de la production des trente minutes quotidiennes, le TJ associe un ensemble très vaste de corps de métiers qui, de la rédaction en chef aux camera(wo)men en passant par les recherchistes, les graphistes, les maquilleuses, scripts et autres graphistes, contribuent à l'élaboration de ce qu’on désigne toujours plus comme des «contenus».

Le nouveau studio du 19.30, inauguré en 2014, confère une place majeure à la technique.  Avec une régie high tech, véritable centre de pilotage du journal télévisé aux fonctions toujours plus complexes, tout est fait pour mettre en scène la modernité opérationnelle, redoublée, à l'écran, par le zoom arrière qui inaugure et clôt chaque émission. Dans un contexte globalisé où la reprise d'événements mais aussi d'images identiques est souvent la norme, c’est ce dispositif, investi d'une forte dimension esthétique et spectaculaire, qui marque la singularité du TJ. Et justifie des investissements financiers conséquents de la chaîne afin de renforcer l'attrait d'une vitrine porteuse en termes de part de marché.  

A sein de la nouvelle dramaturgie de l'information qui démultiplie les interlocuteurs et les angles d'approche, présentateur et présentatrice conservent une fonction essentielle. Le temps des hommes ou femmes-troncs lisant avec application fiches ou feuillets est suranné. Le présentateur joue un rôle clé dans la personnalisation du journal télévisé qui contribue à démarquer celui-ci de l'information en ligne, plus anonyme. Intervieweur, pédagogue mais aussi relais, explicite ou non, des interrogations du public, c’est son commerce quotidien qui en fait un narrateur fiable car familier.

Du studio fédéral au Parlement-studio

1959 : l’élection du Conseil fédéral– qui marque l'instauration de la célèbre formule magique quant à une nouvelle répartition des forces politiques gouvernementales –, fait l’objet d’une retransmission intégrale et en direct aussi bien à la radio qu’à la télévision. En outre, la projection de l'événement sur grand écran à Zurich est rendu possible via le dispositif de l'eidophor développé par l’entreprise de chimie Ciba.

1965 : un premier studio radio et télévision est mis à disposition de la SSR par l'administration au sein même du Palais fédéral. On y trouve notamment deux caméras, une régie et un espace de maquillage.

1968 : le premier débat du Conseil national retransmis à la télévision a trait à l'invasion tchèque par les troupes du Pacte de Varsovie.

2006 : le Centre de presse du Palais fédéral, situé à la Bundesgasse, est inauguré avec une salle de conférences et un studio de télévision. Il accueille les journalistes de la SSR comme celles et ceux de la presse écrite et des agences.

Très tôt est ainsi attestée la contiguïté, voire l'endogamie, présidant aux relations entre médias et pouvoir politique. L'activité parlementaire mais aussi gouvernementale font notamment l'objet de couvertures précoces. Si le recours aux médias électroniques est encore assez exceptionnel pour le personnel politique jusque dans les années 1970, il devient un passage obligé amenant les élu.e.s à recourir de plus en plus souvent à des conseillers en communication audiovisuelle.

Le traitement de l'actualité bernoise se diversifie avec l'intensification des émissions spéciales, lors d'élections ou de votations. L'élection quadriennale du Conseil fédéral constitue désormais un rendez-vous traditionnel qui a contribué sans doute à dramatiser, mais aussi à politiser, un rituel pendant longtemps sans grande aspérité. Caméras et micros ne sont plus les seuls à investir les pas perdus mais un imposant dispositif technique qui contraste avec l'architecture et le mobilier classiques du bâtiment. Les «tréteaux» médiatiques débordent également sur l'Hôtel Bellevue, lieu de la rituelle «nuit des longs couteaux», la veille de l'élection : c’est à cette occasion que conciliabules et stratégies s'échafaudent. La France a comme rituel politico-médiatique le débat d'entre deux tours lors des présidentielles ; la Suisse a inventé de son côté «l'Elephantenrunde», littéralement la «table ronde des éléphants», qui réunit en l'occurrence, lors d'un débat télévisuel les principaux responsables de parti.

L'actu télévisée aux champs

L'information télévisée trouve l'un de ses terrains de prédilection dans le reportage sur le terrain. «Lucarne sur le monde», le petit écran a permis de rendre compte de réalités aussi bien lointaines que familières. Parallèlement à des magazines comme Continents sans Visa ou Temps présent, la Télévision romande a porté très tôt l'accent sur l'information régionale. Avec Le Régional en 1960, qui devient Carrefour, la TSR, dont le siège est à Genève, veut s'ouvrir à l'ensemble de la Suisse romande via un réseau de correspondants locaux aussi large que diversifié. Pour assurer le financement de ces équipes, le directeur de l'époque, René Schenker, va recourir aux autorités cantonales en leur proposant de financer l'achat de matériel de prise de vue et de son, à charge pour eux de rentabiliser leur investissement en louant ce matériel, au cas par cas, aux reporters de la chaîne.

Depuis lors, l'information régionale n’a cessé de se développer : elle profite largement de la régionalisation du Téléjournal dès 1982 tout en maintenant une présence quotidienne en début de soirée dans la grille des programmes. Face à l'intensification de la concurrence française, c’est un élément fort dans l'affirmation du mandat de service public régional : un lien essentiel avec le territoire est ainsi créé qui est nourri également par une dimension ethnographique et/ou sociale. Ainsi, un reportage sur un camp de gardiens de buts à Charmey est l'occasion à la fois d'évoquer le cadre géographique du Moléson tout en mettant la focale sur l'une des protagonistes, Emilie, 12 ans, qui peut ainsi témoigner de la féminisation des adeptes du ballon rond.

Privilégiant la vidéo légère – un dispositif qui contraste avec l'infrastructure des studios –, l'information sur le terrain associe généralement camera(wo)man et preneur de son avec un.e journaliste. Ce type de sujets amène une autre forme de scénographie qui met l'accent sur la rencontre avec certains protagonistes qui vont servir de «guides» ou de témoins, le cadrage – au sens propre comme figuré – sur un événement ou une activité circonscrite, enfin un récit où il revient au journaliste d'apporter sa touche souvent décalée et/humoristique. Souvent constituée de «marronniers» – qui désigne en langage professionnel un sujet qui revient à intervalles réguliers et propre à meubler une période creuse (la canicule estivale, une manifestation locale au rythme périodique, etc.) –, l'actualité régionale développe un autre rapport au temps où la continuité et le caractère cyclique tranchent avec la logique du scoop ou la course à l'information.

Forum, l'info à la radio

Emission d'information majeure sur La Première, Forum est également visible en vidéo sur la télévision comme sur Internet. Longtemps bridée dans son développement par les résistances des éditeurs de presse, l'information radiophonique a trouvé son autonomie et sa spécificité en privilégiant le débat et les regards croisés sur l'actualité. Prenant le relais de Miroir du Temps/Miroir du monde (pour ce qui concerne l'actualité internationale), du Forum de Radio-Lausanne (1945), Forum s'est imposé comme émission quotidienne de long format privilégiant la confrontation d'idées et l'approfondissement des sujets.

Paradoxe de la convergence qui, en faisant de la radio filmée, semble tourner le dos à l'irréductible spécificité, observable historiquement, des médias radiophoniques et télévisuels ! Les photographies de Sophie Huguenot portant sur ce thème ne révèlent (quasi) aucun visage ou corps humain : comme s'il fallait souligner que la texture de l'information radiophonique relève du sonore, incarnée mais non illustrée.

François Vallotton